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Souvenirs, mémoire familiale et écriture… 21 Nov 2011
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Nous ne sommes pas toujours conscients du formidable patrimoine mémoriel dont nous sommes détenteurs, souvent jusqu’à plus d’un siècle. Des souvenirs voués à l’oubli si nous n’en faisons rien. Mais pourquoi avons-nous besoin de nous souvenir ?
Dès la naissance, nous faisons l’expérience de la rupture : séparation du ventre maternel, entrée à la crèche ou à l’école, déménagements, les amis qui s’éloignent, perte d’un amour, d’un emploi, de sa jeunesse, deuils… Chaque perte induit une souffrance. Or, se souvenir aide à faire vivre celui qui a existé même si je ne le vois plus. La béance, le vide de la perte vont progressivement se combler, comme une plaie qui cicatrise. Cette cicatrice, c’est le souvenir.
Que gardons-nous de ceux qui ont traversé notre vie ? Nous sommes parfois bouleversés quand des fragments de notre passé nous reviennent. C’est la vue d’une photo, l’écoute d’un refrain familier, un parfum évocateur, la recette de cuisine d’une mère ou d’une grand-mère… Des expériences sensorielles, une mosaïque de détails de la vie quotidienne, qui prennent ancrage dans des supports matériels, véritables béquilles de la mémoire. Mais ces émotions isolées et passagères restent soumises aux caprices d’une mémoire oublieuse et sélective.
Mais au fait, quand nous parlons de souvenirs, de quoi parlons-nous ?
Les nourrissons sont dotés de mémoire mais ils sont encore incapables de symbolisation et de langage. À partir de quatre ou cinq ans, l’enfant amorce un travail de mémorisation, principalement d’émotions extrêmes (peur, plaisir) et d’expériences sensorielles. Une palette de souvenirs qui va s’enrichir avec le temps et permettre le développement de la pensée et l'accumulation des savoirs.
L’âge accentue notre goût de la réminiscence, moins par nostalgie qu’à la faveur d’événements marquants (naissance, mariage, ruptures, maladie grave, deuil…) qui suscitent chez nous un questionnement réflexif ou le désir de transmettre aux générations suivantes des valeurs et savoirs.
Dans le contexte actuel d’incertitude et de changements profonds, ce goût de la transmission familiale est exacerbé. La dépersonnalisation des rapports humains et l’éloignement géographique, les familles décomposées/recomposées… suscitent un repli sur le familier doublé d’une quête identitaire. L’historien Pierre Nora rattache l’origine du travail de mémoire familiale aux déracinements engendrés par l’industrialisation (exode rural, grandes migrations) au XIXe siècle.
La sociologue Anne Muxel explique que la mémoire familiale est « la façon dont un individu mobilise son passé et lui donne du sens. C’est une histoire, avec ses continuités et ses ruptures dans les liens familiaux ; ses formes de transmission et les contenus de l’héritage ». L’écriture de ses souvenirs personnels s’inscrit dans une double démarche, sociale et familiale. En effet, tout être humain a le désir de laisser une trace sur cette Terre, quelque chose de lui, ou de sa famille, qui ne va pas disparaître. Pour autant, tout le monde n’a pas envie d’étaler sa vie publiquement sur Facebook : raconter son histoire est avant tout une aventure personnelle.
Quelques clés pour se lancer dans l’aventure exaltante mais difficile de l’écriture du roman de sa vie. Se pencher sur la question, c’est déjà combattre quelques idées reçues.
- Écrire ses souvenirs, ce n’est pas retracer son arbre généalogique. La rigueur des archives familiales ou publiques étaye et complète nos souvenirs. Elle pallie la fragilité de nos émotions et nos oublis. Mais les archives sont des outils froids, dénués d’émotion.
- Vous ne saurez jamais tout. Archives lacunaires, inexistantes ou disparues ; seuil butoir du XVIIe siècle ; migrations ; enfants naturels ou abandonnés ; zones d’ombre de certains personnages ou secrets de famille… Écrire le roman de sa vie, c’est aussi accepter le réel.
- Ce livre n’est pas LA Vérité mais ma vérité. Chacun de nous a une lecture différente d’un même événement ou personnage. De plus, celui qui se souvient n’est jamais exactement le même que celui qui a vécu l’expérience.
- On ne peut pas tout écrire. Raconter sa vie, c’est forcément procéder à des choix et donc, laisser des choses de côté. Pensez aussi à la puissance des mots, écrits pour plusieurs générations.
- Il n’est jamais trop tard pour écrire. Si vous ne témoignez pas, ce sont jusqu’à cinq générations de souvenirs qui disparaîtront avec vous. Notre dernière cliente a … 98 ans.
Et quand vous vous sentirez prêts à ouvrir la vanne des souvenirs, laissez-les affluer… Surtout ne bridez pas votre mémoire en voulant ordonner vos souvenirs ou en cherchant un style d’écriture, d’emblée. Lâchez-vous… La spontanéité est toujours payante. Vous aurez tout le temps de reprendre l’écriture. Un peu plus tard.
Et si vous n’êtes pas sûrs de vouloir écrire le roman de votre vie, ne renoncez pas pour autant… Pourquoi ne pas commencer par écrire de longues légendes détaillées de vos photos de famille ?
Par raconter l’histoire de chaque objet porteur de souvenirs ? Les objets n’ont que le sens que nous leur conférons. Parce que nous les investissons de valeurs, de sentiments et qu’ils témoignent de notre relation aux autres. Et si vous ne pouvez, ou ne voulez, pas écrire, parlez, racontez... Il suffit d’un petit enregistreur numérique pour recueillir votre témoignage et celui de vos proches. Peu importe s’ils arrivent en vrac, « les souvenirs sont les enfants du hasard », comme dit joliment Daniel Pennac. Un jour peut-être, d’autres y mettront de l’ordre et en feront un livre.
Soyez les artisans d’une mémoire intergénérationnelle. Ne la laissez pas s’évaporer…
Vous y trouverez une vraie joie et elle sera source d’inspiration pour les générations futures. Alors, raconte-nous…
Sylvie Labansat, biographe Site : alorsracontenous.free.fr
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